Le Seuil et la propulsion par distorsion

(Art by : Ken Le Bras, Background Artist at ON Animation Studios, Paris)

Au 23ème siècle, l’humanité est parvenue à l’exploit de maitriser, bien que le mot soit quelque peu exagéré, deux moyens de se déplacer en violant la sacro-sainte limite de la vitesse de la lumière. Dans les deux cas, ces moyens n’ont été rendu possibles qu’après la découverte et la maitrise de l’effet Shakton-Ishiro, communément nommé l’antimasse, qui exige elle-même de pouvoir disposer de puissantes et compacts sources d’énergie.

C’est un rêve de l’humanité qui a été accompli lors de la première exploration interstellaire d’une planète lointaine et foisonnante de vie. Mais comme l’enseigne l’histoire de la Nouvelle Humanité, ce fut aussi les prémices de son plus terrifiant cauchemar, en déclenchant le conflit contre les hengeyokaï. Mais attaquons le sujet technique et descriptif : il y a donc deux technologies : le Seuil, qui est en gros un trou de ver artificiel, et le moteur à distorsion, qui n’est autre que l’application technique de la propulsion Alcubierre, après avoir pu déconstruire la technologie hengeyokaï.

1- Le Seuil

Le Seuil est le plus grand pont Einstein-Rosen artificiel, stable et exploitable jamais conçu. En fait, c’est le seul qui ai jamais fonctionné, malgré plusieurs autres essais d’en produire de taille plus modeste, qu’ils soient les prototypes du Seuil, ou des versions ultérieures. Pire encore, on n’a jamais trouvé nulle part la moindre trace d’un trou de ver naturel, comme si se confirmait l’hypothèse d’Einstein et Rosen : les trous de ver n’existent pas de manière exploitable dans la nature.

Le Seuil est aussi une des plus grandes machines jamais crée. Si l’annulaire et l’iris du Seuil sont adaptables et composés de pièces autonomes, l’ensemble de la structure en orbite de Callisto a les dimensions d’une grande ville : car en plus du Seuil, il y a les stations d’alimentations, les batteries shipstone, le réseau de défense, et la station spatiale qui gère le personnel civil et militaire et accueille les baies d’amarrage, les quais et les facilités publiques. Le Seuil tire son énergie du Zeus, une centrale qui exploite l’interaction du champ magnétique entre Callisto et Jupiter, via de gigantesques dynamos qui rechargent les batteries de piles shipstone qui à elles seules prendraient la place d’une flottille de tankers géants.

Le pont ER n’est pas permanent : sa consommation en énergie ne permet de le maintenir ouvert que quelques dizaines de secondes toutes les 16 heures environ. Ainsi, le transport par le Seuil est limité en volume, même si celui-ci a été modernisé pour parvenir à faire passer un croiseur Titanide et son escorte. Le temps d’attente pour faire le saut peut parfois être de plusieurs jours, voire semaines quand il tombe en panne, et il tombe en panne souvent.

Le Seuil est particulièrement protégé et contrôlé, d’autant qu’il connait un trafic spatial très dense. La deuxième flotte de StarForce est dédiée à sa protection, en alerte constante. Une partie orbite autour de Jupiter, l’autre stationne sur la même orbite que le Seuil, autour de Callisto. Et, sur le satellite, un cantonnement militaire équipé de batteries de missiles nucléaires et d’une artillerie stat mobiles assure la sécurité de la planète et de la station orbitale. Le Seuil et ses infrastructures sont sous contrôle conjoint de l’UNE et de StarForce et, dans les faits, il s’agit d’un territoire militaire, même si cette situation est régulièrement controversée.

Le Seuil a enfin une réputation sulfureuse :  la station orbitale, aussi bien que les installations militaires et les complexes habités et industriels à la surface de Callisto sont le théâtre de pratiquement le même taux de Twilight Zone que dans les zones urbaines de la Terre. Ce n’est guère rassurant dans un milieu aussi hostile, où tout incident conduit rapidement à des conditions mortelles et dramatiques. Callisto dispose, en plus d’une police militaire musclée, de sa propre agence UNADP, y compris des X-SWAT dédiées à intervenir en cas de Twilight Zone.

1-1 Comment ça marche ?

L’anneau du Seuil est, pour simplifier, un gigantesque générateur de champ magnétique rotatif, le collapsar, qui crée, sous la pression qu’il génère, une formidable distorsion locale de l’espace-temps jusqu’à atteindre à un point de singularité. En gros, il génère un trou noir, instable, limité et temporaire. Mais un trou noir, on ne peut y entrer sans finir en spaghetti cosmique. C’est là qu’entre en jeu l’effet Shakton-Ikiro. Au cœur de la singularité, guidé par le champ du collapsar, est concentré un puissant champ d’antimasse, une émission d’énergie à masse négative, qui provoque l’effondrement de la singularité pour créer un « trou » stable entre le Seuil, et un point éloigné dans l’univers. Une meilleure description serait une fenêtre, un raccourci dans l’espace-temps, même si, visuellement, tout spectateur voit bel et bien un trou, un trou noir déformant la lumière et le réel autour de lui, à l’intérieur de l’anneau du Seuil.

Le trou de ver n’a qu’une envie : s’effondrer. C’est à dire que toute cette structure veut simplement s’évaporer et disparaitre, littéralement, sans le moindre risque de dommages… sauf si à ce moment-là un objet veut le traverser. Maintenir ouvert le Seuil est une lutte constante, d’une effroyable complexité, considéré comme aux limites des capacités scientifiques de la Nouvelle Humanité. Et c’est prodigieusement gourmand en énergie. Le Seuil, pendant ses quelques dizaines de seconde d’activité journalière, exige pratiquement la même quantité d’énergie que toute la consommation électrique de la Terre en une journée. La complexité pour alimenter et stabiliser toute ouverture du Seuil est la raison principale de ses très nombreuses pannes ; dans les faits, il ne fonctionne que deux jours sur trois… les bonnes semaines.

2- La propulsion par distorsion

On a tout dit sur le moteur à distorsion. Mis au point en 2163, c’est l’équipe de recherche Huyong-Michetti de Shipstone Space, qui y réussit le premier. Les recherches sur les applications de la propulsion Alcubierre ont commencés au cours du 21e siècle mais n’ont pu se concrétiser officiellement qu’après avoir analysé et étudié les rapports et mesures du vaisseau UNESS Quanticy sur le déplacement dans l’espace des vaisseaux Hengeyokai. Mais d’aucuns parlent de recherches datant de la mythique base 51 sur Terre, d’artefacts martiens, ou encore, et très sérieusement, de l’étude d’un engin extraterrestre perdu, retrouvé dans les anneaux de Saturne par Shipstone Space. A ce stade, savoir la vérité n’a plus d’importance, mais les complotistes s’en donnent, 40 ans après, à cœur joie.

Nous allons éviter d’expliquer ce qu’est la propulsion d’Alcubierre, du nom du physicien mexicain Miguel Alcubierre, qui l’a théorisé à la fin du XXème siècle et simplement faire un résumé de son principe. L’idée peut être décrite simplement : en créant un phénomène de contraction-dilatation dans la trame de l’espace-temps, la déformation gravitationnelle ainsi généré ferait se déplacer une petite bulle d’espace-temps, dans laquelle un voyageur pourrait se mouvoir à des vitesses supérieures à celles de la lumière, en s’affranchissant des contraintes de la physique. Car en fait, il ne voyagerait pas en se déplaçant dans un véhicule, mais en glissant dans une bulle d’espace-temps.

Dans les faits, il s’agit, ni plus ni moins, que de surfer sur une onde gravitationnelle, en s’affranchissant des contraintes de la relativité générale, et de voyager plus vite que la lumière. Mais pour cela, en plus d’une énergie considérable, il faut deux choses : de la matière à masse négative et un moyen, pour l’engin qui va voyager, de résister aux formidables rayonnements de haute énergie qu’il devra affronter une fois qu’il quitte sa bulle de distorsion.

2-1 Ca marche comment ?

Le moteur à distorsion s’apparente beaucoup aux mêmes concepts qui font fonctionner le Seuil, et règle de manière similaire les mêmes impératifs. Un anneau abritant un générateur de champ magnétique rotatif, le collapsar, génère une onde gravitationnelle, comme si une portion localisée de l’espace-temps s’effondrait. À l’intérieur de la vague ainsi crée, un générateur antimasse génère un champ de masse négative canalisé par le collapsar pour créer une bulle d’espace-temps dans l’onde gravitationnelle, qui se dilate en avant et se contracte en arrière du vaisseau. Et le vaisseau équipé d’un moteur à distorsion, fonce alors, à des vitesses démentielles, sans plus avoir à se soucier des contraintes relativistes.

Mais on parlait plus haut du second problème : le contrecoup énergétique d’un déplacement à une telle vitesse au sein de l’espace-temps, quand le vaisseau quitte sa bulle. Et là, pour faire simple, tout objet quittant une bulle de distorsion finit en chaleur et lumière s’il ne peut pas supporter une chaleur équivalente à ce qui se produit au cœur d’une supernova. Oui, c’est chaud. Et ici, ce sont les boucliers de champ statiques qui entrent en scène, seuls capables d’endurer une telle énergie en la dissipant. Mais ce n’est pas discret ; à la sortie d’un bond en distorsion, un vaisseau produit un éclat qui pour un court instant rivalise avec les plus lumineuses étoiles du voisinage. Et il ne fait pas bon sortir de distorsion trop près d’une structure habitée. Les rayonnements de haut énergie produit par la déflagration de sortie contre le bouclier statique sont assez puissants pour incinérer toute vie sur plusieurs milliers de kilomètres de rayon.

2-2 Le déplacement en distorsion

Un saut en distorsion est incroyablement rapide. En fait, il est si rapide que, si c’était possible, il serait sans doutes envisageable de rallier Koie depuis la Terre, à 1000 années-lumière de là, en une poignée de minutes.

Pourtant, le voyage en distorsion est nettement plus lent que cela. La planète habitée la plus proche, Hadès (Tau Ceti) est à 12 années-lumière ; mais il faut encore plus de 2 ans de voyage au 23ème siècle pour l’atteindre.  Parce que tout le problème tient aux contraintes du saut en distorsion. Il s’agit littéralement d’une chute en ligne droite, en suivant la vague d’onde gravitationnelle, mais dans un univers encombré en constant mouvement. Toute interférence gravitationnelle dévie le vaisseau de sa trajectoire, et peut l’envoyer se perdre, ou finir engouffré par le plus proche astre du coin. Aussi, aucun trajet en distorsion, pourtant si rapide qu’il parait instantané, ne peut excéder une ou deux années lumières. Il faut des IA surpuissantes pour calculer une trajectoire exacte, libre de toute interférence et, plus le bond représente une distance élevée, plus la complexité de calcul augmente, exponentiellement. Aussi, tout trajet est une suite de bonds, suivis d’un long moment de pause pour recharger les batteries des piles Shipstones à l’aide de moteurs à fusion, et du temps de calcul nécessaire pour s’assurer du bond suivant.

Dans le cas que nous citons en exemple, le trajet Terre-Hadès demande sept sauts. Entre chaque saut, il faut compter environ trois mois de préparation et de calcul. Il en fallait plus de six quand le voyage fut tenté pour la première fois. Et chaque saut est, il faut bien le dire, un bond dans l’inconnu, puisque la moindre erreur dans l’observation du trajet, dans le paramétrage des corps célestes en mouvement, ou simplement un imprévu que les systèmes de détection n’auraient pas repéré et c’est, à coup sûr, la fin du voyage.

C’est aussi la raison de la limite des bonds en distorsion : les appareils de détection, qui ne peuvent voir que les objets massifs (planètes et gros corps célestes) ne peuvent être efficace au-delà d’une portée d’une ou deux année-lumière. Et plus loin, on regarde, plus on regarde dans le passé. A deux années-lumière, ce que voient les senseurs, c’est ce qu’il se passait il y a deux ans : il faut donc pouvoir calculer à partir de données vieilles de deux ans les conditions cosmographiques actuelles pour pouvoir assurer un bond qui ne finisse pas dramatiquement.

2-3 Les vaisseaux interstellaires

Un vaisseau à distorsion est par essence énorme : la plus grande partie de son infrastructure est dédiée à son moteur à distorsion, son alimentation électrique et ses batteries de piles Shipstone. Pour un vaisseau de 50 000 tonnes, ce ne serait pas loin de 90% de sa masse qui y serait consacrée. Et il est difficile de faire plus petit ; d’ailleurs, personne ne s’y essaye guère. Les vaisseaux à distorsion sont pour leur majorité des engins militaires ou d’exploration au long cours, exigeant de gros besoins en support de vie pour leur équipage qui va voyager pendant des années. Le coût de cette technologie est si prohibitif, sa complexité si hors-norme, qu’on ne construit que de puissants vaisseaux autonomes capables de naviguer pendant des années. Les vaisseaux de l’expédition Baret, les premiers du genre, alignaient 150 000 tonnes, et les croiseurs porte-vaisseaux Titanides équipés de distorsion alignent 350 000 tonnes. Il n’existe pour le moment que huit vaisseaux à distorsion qui appartiennent à des intérêts privés.  Mais, pour résumer, l’humanité ne dispose en totalité que d’une petite trentaine de ces vaisseaux, et seuls sept autres sont en cours de construction.

2-4 Le Jupiter-express

Employer un vaisseau à distorsion dans un lieu « encombré » est risqué, mais l’avantage est que l’espace est tout de même en premier lieu affreusement vide. Y compris à l’intérieur du système solaire, pourtant fort occupé. Les premiers essais de moteur à distorsion se faisaient d’ailleurs dans le système solaire, en orbite de Jupiter. Il fallait pour cela cosmographier tous les objets massifs du système solaire et leur déplacement. Mais ces données sont connues en détail et enrichies depuis le 21ème siècle. S’il y a bien un coin de l’univers que la Nouvelle Humanité connait plutôt bien, c’est son système solaire, au moins jusqu’à Pluton

Et c’est ce qui a donné l’idée à Shipstone Space de concrétiser la première ligne rapide, civile qui plus est, en recyclant son prototype, le Zéphyr, qui lui avait servi à tester les premiers moteurs, pour en faire un vaisseau de navette ultrarapide entre la Terre et Callisto en orbite de Jupiter. Si les premières années, cette navette était louée à StarForce, elle a rapidement offert des places pour du personnel civil et des voyageurs, bientôt imitée par Interstar-Panamerica, mais aussi Novatech-Spacelines, filiale de Biological Inc. En 2202, il existe donc trois lignes de navettes desservant depuis la Terre les orbites de Jupiter et Saturne.

Malgré la vitesse presque instantanée à cette échelle d’un déplacement en distorsion, il n’y a cependant que trois voyages aller-retour par mois pour l’orbite de Jupiter et un seul pour celle de Saturne. Le coût très élevé de ces vaisseaux et de leur entretien, les nécessités de calculer une parfaite fenêtre de saut et le temps nécessaire à recharger les batteries des moteurs sont le principal obstacle à une démocratisation de ce moyen rapide de transport. Un billet pour Callisto en Jupiter-Express coûte tout de même la bagatelle de 20 000 C.

 

 

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