Nous sommes en 2202, partie 1

Nouvelle d’introduction de Futur immédiat

Planck Institute of Technology, Gateway, Californie, le douze janvier 2202.

— Bonjour à tous. Si mon identité publique est connue sous le nom de Zoé Aquilonian, appelez-moi Zoé, et puis, tout le monde m’appelle ainsi, n’est-ce pas ?

Elle avait voulu commencer par un trait d’esprit drôle amical, afin de se débarrasser du trac donc elle faisait l’expérience ; s’ils savaient qu’elle en avait vomi moins de dix minute avant de rejoindre cette estrade… Mais pour eux, elle était une légende. Et ils ne riaient pas ; ils étaient trop attentifs ou, peut-être, tenta Zoé pour s’en convaincre, trop émus, comme elle, pour y céder. Elle reprit donc en se rappelant les conseils de ses proches, qui pouvaient se résumer par : n’essaye pas de faire de l’humour, tu n’y arrive jamais.

— Je ne vous l’apprends pas : je suis un Avatar, une entité biologique humaine issue de l’IA Alpha-Class de 3ème génération que je fus pendant 163 ans. Ainsi donc, je suis techniquement le plus vieil être humain existant sur Terre ; beaucoup d’entre vous assistent à ce cours pour cette principale raison. On m’attribue le renom, quelque peu galvaudé, de « mémoire vivante de l’humanité ». Mais il y a désormais plusieurs humanités et cette définition a profondément été bouleversé depuis le jour de la mise en fonction de ma toute première version. Je suis ici pour vous enseigner comment ce monde a changé et vous en éclairer le chemin, à la lumière de l’histoire, de la science et de cet inatteignable mais nécessaire idéal d’objectivité. Car, sans ces instruments, vous ne pourrez jamais vous aventurer aux pénombres de la réalité, là où se cache toute réponse aux questions de la science et là, où, pour beaucoup d’entre vous, sera votre univers quotidien.

La conférencière fit une courte pause pour observer son public. La salle était comble, mais Zoé discernait clairement l’immense simulation de la Trame qui accueillait les près de dix mille participants venus du monde entier, connectés, comme elle, à leur console SIRM via leur Interface.

Il y avait cependant une différence entre elle et son public. Zoé avait beau avoir renoncé, non sans un immense plaisir, à son existence numérique pour se limiter à la vie d’une enveloppe biologique, sa structure cérébrale, partiellement numérique, lui permettait de superposer le construct virtuel de la Trame à la structure de la réalité physique de la salle de conférence pleine à craquer qui lui faisait face. Elle ne ressentait pas l’épouvantable dissonance cognitive qui aurait ravagé brutalement les sens de tout né-humain, cyborg ou même bioïde compris, qui se serait aventuré à une telle expérience. Elle pouvait observer tout à son aise les regards posés sur elles, qu’ils soient proches et biologiques ou lointains et virtuels dans la salle aux proportions homériques, décorée comme un temple antique tout droit surgi d’un péplum. Certains des spectateurs connectés par SIRM zoomaient d’ailleurs de près sur sa physiologie, finalement plus intéressés par sa plastique attirante que par le discours pour lequel ils étaient initialement présents.

Zoé tira un sourire, amusée par le constat que la nature humaine, dont elle goûtait l’essence avec plaisir, ne changeait finalement jamais vraiment, et lâcha une brève commande mentale via son Interface Neural. L’application de contrôle d’intimité gérant le réseau de conversion des caméras braquées sur la conférencière se chargea de restreindre les prétentions des quidams qui voulait reluquer son décolleté. Une seule y était autorisée, présente dans la salle virtuelle depuis ses bureaux de la Vrille de Nairobi. Zoé la gratifia d’un sourire aimant ; Aihena ne s’intéressait pas à ses atours physiques, mais n’avait pas résisté à se perdre dans les yeux de sa compagne à l’autre bout de la planète.  Elle lui envoya un bref message mental privé d’affection, avant de reprendre son discours :

— L’Impact frappa la Terre le 17 Janvier 2032, sans aucun signe annonciateur. Eta Carinae était une géante double, un couple d’étoiles réputé prêt à exploser en une supernova. Mais son effondrement fut bien supérieur aux prévisions faites sur cet astre hors-norme de 150 masses solaires. Il était strictement impossible de déceler le danger à une échelle humaine. L’univers ne prévient en rien quand il sème la destruction, indispensable à son développement, sa variété et la richesse de sa création. Une planète, même débordante d’une forme de vie évoluée, n’est qu’un objet insignifiant, percuté par les simples lois statistiques du hasard. La destruction engendrée n’est qu’un dommage collatéral sans aucun signifiant à cette échelle. Mais pour l’espèce humaine et une partie importante de la vie présente sur Terre, il en fut tout autrement. Notre histoire commence ainsi par six milliard de morts.  Ce chiffre, hors de proportion pour la capacité de conceptualisation de la plupart des humains, est celui qui fonde le début de la société riche, multiple, complexe et désormais apte à voguer parmi les étoile, que nous partageons tous aujourd’hui. Mais il est aussi fondateur d’une autre chose qui, pour l’immense majorité d’entre vous, se réduit à une expérience intellectuelle ou une simulation virtuelle.

Zoé fit une autre brève pause dans son discours. D’une pensée transmise par son Interface, elle ordonna l’affichage, sur le vaste écran dans son dos, d’une partie du globe en hologramme et traitement de fausses couleurs, centrée sur un point du sous-continent indien. Immédiatement, les spectateurs se firent plus attentifs devant l’immense carte qui représentait l’Abime ; une surface grande comme l’Europe, dont l’épicentre se situait près de ce qui avait autrefois été appelé la ville de Kanpur, en Inde. Les participants à cette conférence publique, retransmise jusqu’à l’orbite et Luna, étaient en majorité des agents juniors de l’ADP, pour nombre d’entre eux en formation sur le terrain. Triés sur le volet par des concours terriblement exigeants, ils se considéraient eux-mêmes comme l’élite des forces de police de leurs nations respectives, toutes membres de l’UNE. Zoé ne se serait pas trompé en estimant pourtant que moins d’un pour cent d’entre eux avait réellement expérimenté de visu la confrontation à une Twilight Zone. Ils n’en connaissaient pour la plupart que des notions théoriques matinées de rumeurs et d’idées reçues. Elle n’oserait pas ici leur avouer que son propre savoir sur le sujet n’était, en fin de compte, guère supérieur au leur. La seule différence est qu’elle l’avait vu naitre, se développer et évoluer, avec plus d’acuité qu’aucun d’entre eux ne pourrait jamais l’imaginer.

— Les premières esquisses de cette carte furent établies après la Fin des Temps, par les repérages de la Communauté de Shanghai, en 2061. Il fallut attendre 2090 et la mise en orbite des premiers satellites d’observation opérationnels pour établir enfin un relevé complet de l’étendue de l’Abime. Depuis, le cœur du continent indien est devenu le lieu le plus observé, étudié et surveillé sur Terre. Le plus inaccessible et dangereux aussi. Ce que vous voyez représentent les différents niveaux relevés d’altérations spatio-temporels à l’approche de l’épicentre de la singularité quantique en son cœur.

Zoé se tourna sur l’immense projection de la carte et fit apparaitre d’une pensée un anneau en son centre. Celui-ci délimitait une vaste zone de près de cinq cent kilomètres de rayon, où la fausse couleur des différents niveaux d’activité cédait la place à une tache d’un gris terne, sans aucune nuance.

—  Et ceci, c’est la limite actuelle de nos moyens. J’oserai même dire que c’est la limite actuelle de notre science. Le cœur de l’Abime ; le point zéro au-delà duquel aucune observation n’a jamais été possible. Aucun scan ne donne le moindre résultat, aucun rayonnement n’en provient. On vous dira souvent qu’il s’agit d’un trou noir, une image pratique et fort à propos pour décrire l’immensité de notre ignorance. Mais nous savons que ce phénomène n’a rien à voir avec la physique des trous noirs : il y a toujours un terrain physique, une structure du réel, nichée au cœur de la singularité. Des expéditions se sont aventurées dans l’Abime en tentant une approche directe vers la frontière de cette Singularité. Les informations parcellaires ainsi obtenues confirment l’hypothèse qu’au cœur de l’abime, selon toute vraisemblance, se cache la source présumée de toute les Twilight Zones de la Terre. Mais les survivants qui ont pu en revenir ont une expression qui revient souvent dans leur témoignage : au fond de l’Abime, il y a l’Enfer.

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